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Entretien avec Alan Ball et Alan Poul
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Propos recueillis par Greg Dubos
Qui ose encore penser que la télévision n’est pas un foyer pour l’art ? Car c’est bien deux artistes que nous avons rencontrés au 44e festival de télévision de Monte-Carlo qui s’est déroulé du 28 juin au 3 juillet 2004 : Alan Ball et Alan Poul. Le premier est désormais célèbre pour le scénario réussi d’American Beauty (qui lui valut un Oscar), et le second est producteur de longue date, au cinéma et à la télévision, notamment de la série Angela, 15 ans. Six Feet Under les a réunis. Voici donc deux producteurs exécutifs visiblement heureux d’avoir trouvé en HBO une maison à la hauteur de leur créativité. Alors que la diffusion de la quatrième saison de Six Feet Under touchait à sa fin aux États-Unis, ils sont revenus pour nous sur leur œuvre, qui innove et qui touche par sa brillante et subtile alchimie.
Vous a-t-il fallu longtemps pour choisir « Six Feet Under » comme titre de votre série ?
Alan Ball : Non, c’est la première idée qui m’est venue à l’esprit. Je ne sais pas exactement d’où vient l’expression, mais c’est juste la première chose à laquelle j’ai pensé.
Et quelle pouvait bien être votre humeur à ce moment-là ?
Alan Ball : (Rires) Lorsque HBO m’a soumis l’idée d’une série se déroulant dans une entreprise de pompes funèbres, j’ai eu un vrai déclic. Je me disais : Quelle idée géniale ! ». Mais au moment où j’écrivais le pilote, j’étais complètement anéanti. Je sortais de la création d’une série, une comédie qui avait très mal marché et qui venait d’être annulée. Aussi, j’ai pensé que d’une certaine manière, quelque chose s’était éteint. C’est dans cet état d’esprit que j’ai écrit le pilote. C’était Noël, j’étais venu rendre visite à ma famille. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que le pilote se déroule pendant la période de Noël. Cela m’a offert l’opportunité d’exprimer ma colère, et en quelque sorte de faire le deuil de ma série précédente.
Comment se déroule la conception de la série au fil des saisons ?
Alan Poul : Chaque année, nous considérons l’ensemble des douze ou treize épisodes que nous avons à produire comme une histoire complète, nous voyons comment nous allons ouvrir l’intrigue de la saison, et comment nous allons la clore. Depuis que nous y travaillons, nous avons abordé la série comme un roman, en suivant une trame générale bien entendu mais aussi en la subdivisant en différents volumes correspondant à chacune des saisons de la série. Aux États-Unis, celle-ci est diffusée pendant douze semaines d’affilée et le public la regarde chaque semaine. Il se passe en revanche sept à neuf mois avant qu’il ne puisse découvrir la saison suivante. Nous voulons néanmoins que le téléspectateur vive une aventure complète, et non qu’il la reprenne là où il l’avait laissée. À la fin de chaque saison, nous nous réunissons et nous avons une discussion très intéressante sur ce que nous souhaitons traiter dans la saison suivante. Nous prenons quelques notes afin d’y réfléchir, puis nous partons chacun de notre côté pendant quelques mois. Quand nous revenons de nos congés, la dernière saison en date est en cours de diffusion à la télévision. Nous avons alors l’occasion de la suivre en tant que spectateurs, sans nous sentir autant impliqués. Et quand nous la regardons, nous finissons par nous dire : « Ah, c’est donc de cela que cette saison parlait ! ». Nous ne comprenons réellement la portée de chaque saison que lorsque nous la voyons à l’écran. Au moment de travailler sur la suite, tout ce que nous avions imaginé auparavant s’est complètement envolé. L’histoire redémarre de manière tout à fait différente. La seule exception à cette règle est le premier épisode de la quatrième saison, qui constitue en réalité le dernier opus de la troisième. Tout n’y est pas résolu mais presque. Le clou de l’intrigue, notamment en ce qui concerne Nate, se trouve donc dans ce qui fait office, en définitive, de premier épisode de la quatrième saison, le second se déroulant trois mois plus tard. C’est seulement là que l’histoire de cette même saison peut vraiment commencer.
Comme vous l’aviez fait pour l’opération de Nate lors de la troisième saison ?
Alan Poul : Oui, cela se passait six mois plus tard. On a vraiment besoin de faire une pause à un moment donné, car il est bénéfique que certains événements se déroulent hors caméra, de façon à ce que vous puissiez y revenir et constater que pendant ce laps de temps, telle et telle chose se sont passées. Nous avons également dû choisir cette option parce que le rôle de Maya, la fille de Nate, est joué par deux jumelles. À cause des lois relatives aux enfants et à leur présence sur un plateau de tournage, on doit en effet engager des jumeaux pour incarner les bébés. Or, pendant que nous étions en vacances, les petites jumelles ont grandi et nous ne pouvions plus relancer l’histoire là où nous l’avions arrêtée. Nous les avons donc écartées du premier épisode, et nous avons repris l’intrigue en faisant un saut de plusieurs mois de façon à les réintégrer dans l’histoire. Ces petites sont vraiment incroyables, et nous ne voulions surtout pas les perdre. Mais comme elles étaient sur le point de parler, nous ne pouvions pas les faire jouer le rôle d’un bébé de 12 mois.
N’est-il pas difficile de continuer à rendre la série innovante ?
Alan Poul : C’est très, très difficile ! La plupart des séries télévisées qui durent finissent par s’essouffler, c’est logique. Il y a une expression en Amérique, née au sein même de l’industrie de la télévision mais devenue depuis très populaire : c’est « Jump the shark » [1]. Quand, par exemple, un personnage se révèle soudainement être un vampire ou qu’un autre se découvre un frère jumeau caché, rien ne va plus ! C’est un véritable combat, parce qu’on souhaite à la fois innover, mais on ne veut pas transformer la série en autre chose de complètement différent. Celle-ci aura de toute façon une durée de vie limitée. Donc, à partir de ce constat, on peut jouer sur notre capacité à nous renouveler sans cesse ou bien admettre qu’on est en train de se répéter et qu’il vaut mieux tout arrêter. Heureusement, nous avons conclu un accord avec HBO qui nous permettra de nous retirer quand nous sentirons que la série s’essouffle [2].
Arrivera-t-il à Six Feet Under ce qui est arrivé à une autre série à succès de HBO, Sex and the City, qui s’est arrêtée après six saisons ?
Alan Ball : Nous n’en savons rien, mais nous n’avons pas l’intention de nous arrêter maintenant. La série semble encore viable. J’ai l’impression que tout est lié à ce qu’elle raconte. L’intrigue possède en quelque sorte sa propre durée de vie.
Pensez-vous que vous disposez de suffisamment d’éléments pour des saisons futures ?
Alan Ball : Je crois que tout est possible. Pour l’instant, nous ne savons pas ce que nous ferons pour la cinquième saison, nous verrons cela en septembre.
Vous n’avez vraiment aucune idée ?
Alan Ball : J’ai quelques pistes mais rien de concret, j’attends que les autres scénaristes examinent la question.
Alan Poul : Ce n’est pas comme les romans mettant en scène Harry Potter [3] ! (Rires)
Les rôles féminins semblent devenir de plus en plus importants au fil des épisodes. Pourquoi ?
Alan Ball : Beaucoup de gens pensent qu’ils prennent de l’ampleur. Mais cela n’a pas été prémédité, ça s’est fait comme ça. Les personnages ont pris naturellement leur envol. Personnellement, je trouve que la série est bien équilibrée en termes de parité. Actuellement, les femmes bénéficient d’une attention particulière mais cela n’a pas été programmé. Nous ne fonctionnons d’ailleurs absolument pas de cette manière. Les scénaristes travaillent sur la série de façon nettement moins mécanique.
Alan Poul : Ce qui à mon avis constituait le cœur de la série dans les deux premières saisons, c’était la relation entre les deux frères. Comme la série était organisée autour de cela, c’était plus important que certaines histoires féminines. Mais pour une raison ou pour une autre, l’idée selon laquelle nous allions vers une saison féminine a émergé dans la presse américaine et a gagné toute seule en crédibilité, alors que nous n’avions jamais planifié quoi que ce soit.
Est-ce un hasard que la troisième saison ait impliqué beaucoup de réalisatrices ?
Alan Poul : Nous avons souhaité d’emblée que des femmes soient impliquées dans la réalisation. Au cours des premières saisons, il y en a toujours eu au moins deux. Nous travaillons beaucoup avec des réalisateurs venant du cinéma indépendant, de façon à bénéficier d’approches différentes. Chaque réalisateur possède en effet sa propre vision des choses, et la multiplicité de ces points de vue maintient la série en vie tout en la rendant sans cesse plus intéressante.
Vous aviez inclus de fausses publicités dans le pilote...
Alan Ball : Oui. Dans le pilote, nous avions placé ces publicités vantant des produits funéraires pour deux raisons : premièrement pour prévenir que la série n’allait pas forcément respecter les règles établies, et deuxièmement pour que le public sache que dans ce milieu-là, on fait aussi des affaires. On peut en l’occurrence faire l’acquisition d’articles divers, adaptés à une clientèle et à un marché très spécifiques. Cela n’aurait pas été drôle si nous n’avions pas vanté les mérites de ces produits, d’ordinaire considérés sous un jour négatif, avec le même discours que celui utilisé pour n’importe quel autre objet de consommation.
Pourquoi n’avez-vous pas continué ?
Alan Ball : À mon avis, il aurait fallu trouver rapidement beaucoup d’autres articles à promouvoir. Or, il n’en existe pas une variété infinie sur le marché.
Pour tourner un épisode, disposez-vous de plus de temps que pour d’autres séries ?
Alan Poul : En fait, dans le cas de la plupart des séries développées par les autres networks, un épisode se tourne en huit jours. Mais comme ces séries doivent contenir des publicités, leurs créateurs travaillent sur un format qui n’excède pas 42 minutes. De notre côté, nous bénéficions de neuf jours de tournage par épisode, chacun durant entre 50 et 54 minutes.
Que pouvez-vous nous dire de la musique de Six Feet Under ?
Alan Poul : Elle est signée Thomas Newman, l’un des plus grands compositeurs actuels. Alan avait déjà travaillé avec lui sur American Beauty, et j’avais moi aussi fait appel à ses services auparavant. Nous avons donc toujours su que c’était lui que nous choisirions. Nous l’avons contacté au tout début de la création de la série, dès que le pilote a été écrit. Et nous avons dès lors travaillé conjointement afin de développer le thème musical du générique.
Avez-vous passé beaucoup de temps dans une morgue avant de commencer la série ?
Alan Ball : Non, pas plus que cela. Notre directeur artistique a passé un certain temps dans des maisons funéraires. Nous-mêmes sommes restés quelque peu dans une morgue au moment du tournage du pilote, et personnellement j’avais lu beaucoup de choses à ce propos. Mais nous avons surtout recours à des experts qui travaillent dans le milieu funéraire et qui viennent sur le tournage pour s’assurer que nous faisons les choses correctement.
Qui imagine les décès au début de chaque épisode et comment ?
Alan Ball : C’est l’équipe de scénaristes qui choisit la façon dont va commencer chaque épisode. Nous avons une liste de morts possibles, mais les décès sont parfois inspirés de faits divers. Il arrive aussi que nous réfléchissions au sujet de l’épisode et que nous essayions d’imaginer une mort qui lui soit reliée d’une manière ou d’une autre. Le reste du temps, nous nous efforçons simplement d’imaginer quelque chose d’accrocheur, d’effrayant ou d’amusant. Mais il n’y a pas de recette miracle.
Est-ce vrai que de nombreux acteurs vous demandent de jouer un mort ?
Alan Poul : (Rires) Nous disposons d’une très longue liste de personnes qui souhaiteraient passer de vie à trépas dans notre programme. Des gens ordinaires aussi bien que des célébrités. Nous recevons beaucoup d’appels d’acteurs nous disant : « J’adorerais mourir dans votre série ! » (Rires) Ils doivent alors passer des auditions et retenir leur respiration le plus longtemps possible. C’est très important pour les scènes dans lesquelles quelqu’un comme Freddy travaille sur leur corps. Si jamais on les voit respirer ou se contracter, cela peut poser problème et entraîner des dépenses superflues en termes d’effets spéciaux.
Quelle est l’ambiance sur le plateau ?
Alan Ball : Certains aspects de la série ne sont pas drôles, celle-ci traitant de moments difficiles à vivre et douloureux. Pourtant, nous prenons vraiment beaucoup de plaisir à travailler et je pense que nous avons une chance incroyable de vivre d’un tel métier. D’autant que chacun respecte l’autre. Par conséquent, vous savez, il serait difficile de ne pas s’amuser. Surtout par rapport à certains sujets abordés dans ce programme. Je pense que les gens qui travaillent dans le milieu funéraire doivent développer une certaine forme d’humour noir. Nous faisons de même. Sachant que nous aimons travailler sur cette série et que nous nous respectons beaucoup mutuellement, quand un acteur doit accomplir quelque chose de particulièrement difficile, tout le monde se montre très attentif à ce qu’il fait. Si une scène de nu ou une scène d’amour est prévue, nous fermons le plateau de tournage à quiconque n’a aucune raison de se trouver là et nous faisons tout pour rendre la chose plus facile.
Alan Poul : Nous avons tellement pris l’habitude de travailler autour de la mort, depuis maintenant quatre ans, que l’ambiance sur le plateau n’a rien de sinistre en dépit du thème traité.
À votre avis, pourquoi le public s’intéresse-t-il actuellement autant à la mort, qui constitue également le thème central d’autres séries telles que Dead Like Me, Compte à rebours, etc. ?
Alan Ball : C’est une préoccupation que l’humanité toute entière partage. En Amérique, nous vivons dans une culture en pleine dénégation de notre condition de mortel. Nous avons tous conscience de la mort, mais nous ne la considérons jamais comme quelque chose qui peut nous arriver. Ces séries traitent de la mort en la démystifiant et en la rendant moins effrayante. Cela permet de se poser quelques questions à ce sujet et d’y réfléchir sans la redouter, justement parce que ces séries sont intrinsèquement divertissantes.
Êtes-vous fier d’avoir brisé un tabou ou considérez-vous toutes ces autres séries comme de pâles copies ?
Alan Poul : Je suis très fier que nous ne soyons pas les seuls sur ce créneau. C’est très gratifiant. Néanmoins, les autres programmes auxquels vous faites allusion ne sont pas des séries que nous regardons, principalement parce que nous n’en avons pas le temps. Ceci étant, je trouve flatteur de penser que nous avons initié ce mouvement et prouvé qu’un tel sujet pouvait être traité à la télévision.
Alan Ball : Ça paraît peut-être nouveau à la télévision, mais la mort est certainement l’une des choses les plus importantes dans l’histoire de l’art.
Alan Ball, en tant que scénariste, quelle est selon vous la situation la plus dramatique pour un personnage ? Être prisonnier de la fatalité et du destin, ou des dilemmes auxquels il doit faire face et de ses propres choix ?
Alan Ball : Je pense qu’il est bien plus dramatique de devoir affronter des choix, des défis. Si tout est considéré comme prédéterminé, restent seulement des actions attendues et il n’y a plus tellement de drame là-dedans. Face à un tel choix, on devient en revanche très réactif, on « réagit », au sens propre, à toutes les épreuves que la vie nous envoie et à ce qui aurait pu sembler déterminé d’avance. Si l’on doit choisir entre différentes options en concurrence, on sait qu’il y aura forcément des conséquences, et on voudrait être sûr de prendre la bonne décision. Or souvent, faire ce qui paraissait le bon choix rend la vie bien plus difficile que si l’on avait opté pour la facilité, cette dernière étant certes plus discutable d’un point de vue éthique mais propre à simplifier l’existence. C’est ça, être doué de morale. C’est se demander en permanence quel est en définitive le bon choix. Et la vie s’avère bien plus dramatique ainsi.
Quel retour du public avez-vous concernant la façon dont la série est perçue ?
Alan Poul : Nous recevons les scores d’audience. Mais nous ne nous y attachons pas outre mesure et nous ne réagissons pas en fonction de ces chiffres comme le font les networks. Il y a aussi les forums sur le site web de HBO. Cette chaîne offre l’immense avantage de ne pas organiser ouvertement et systématiquement de projections-tests. Quand nous avons réalisé le pilote et que HBO a signé pour la série, nous nous sommes mis d’accord là-dessus. Je ne sais toujours pas s’ils ont initialement soumis ou non la série à un panel de téléspectateurs, mais ils nous ont dit que même en ce cas, ils n’avaient aucune raison de nous en parler. Parfois, il leur arrive tout de même d’effectuer un test pour connaître la meilleure façon de promouvoir la série, mais ils ne laissent pas les résultats influer sur l’essence-même de celle-ci. Car elle est ce qu’elle est. De tels procédés de marketing les aident uniquement à savoir comment toucher au mieux le public ciblé. Il faut savoir qu’ils avaient réuni un panel afin de tester le premier épisode des Soprano. Et les programmateurs en sont arrivés à cette conclusion : « Si nous avions écouté un seul mot parmi ceux qu’ont prononcés les membres du groupe de test, nous n’aurions jamais diffusé la série... car ils l’avaient vraiment détestée ! »
Vous ne lisez pas non plus tous les forums sur Internet qui traitent de la série et des directions qu’elle pourrait prendre ?
Alan Ball : J’y ai jeté un coup d’œil une fois ou deux durant la première saison mais je n’y suis jamais retourné ensuite. J’étais trop occupé ! (Rires)
Alan Poul : Je les visite parfois. Mais on ne veut pas non plus répondre, ne serait-ce qu’inconsciemment, à ce genre de choses. Il existe beaucoup de « théories du complot » et de sites s’appuyant sur des phénomènes du même genre sur Internet. De nombreux scénaristes les consultent pour s’amuser, mais ne s’y attardent pas suffisamment pour que ces idées aient un impact sur le développement de la série.
Alan Ball, votre façon d’écrire est très subtile et ironique : vous dites vous-même vouloir « montrer ce qu’il y a sous la surface ». Croyez-vous que le public en Amérique — et même ailleurs — soit prêt pour ce genre de choses ?
Alan Ball : Absolument. Je crois qu’il y a un public extrêmement avide de creuser sous la surface, de saisir les aspects les plus complexes de l’existence. Ce qu’on peut voir en Amérique dans les films ou à la télévision est souvent très simpliste. Beaucoup de gens souhaiteraient y voir quelque chose de plus riche. Il suffit pour s’en convaincre de considérer le succès des Soprano ou de Sex and the City. Ce sont des séries de HBO, c’est vrai, mais je pense plus généralement que les habitudes sont en train d’évoluer s’agissant de la télévision américaine. Il y a beaucoup de nouvelles séries intéressantes, qui ont été récemment créées sur différentes chaînes câblées et même sur certains networks. Je crois que les gens en ont assez de voir sans cesse utilisées les mêmes recettes ; cela fait si longtemps qu’ils les connaissent. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles la crise est actuellement si intense aux États-Unis. Il existe tant de séries dont les pilotes paraissent déjà vus et revus, et dont on devine la suite au premier coup d’œil... À mon avis, tout le monde est fatigué de ne rien voir de neuf !
Pensez-vous que le cinéma indépendant américain influence la télévision, et si oui de quelle façon ?
Alan Poul : C’est une question tout à fait cruciale. En voyant les séries de HBO, on ressent une influence énorme du cinéma indépendant américain. Je viens moi-même de ce cinéma où j’officiais en tant que producteur. Mais cela devient incroyablement difficile de faire des films indépendants : ce mode d’expression est carrément en train de mourir ! Le vecteur audiovisuel idéal pour exprimer son indépendance, c’est la télévision de manière générale et HBO en particulier. Quand nous fabriquons Six Feet Under, nous faisons en sorte que chaque épisode soit l’équivalent d’un film indépendant. C’est pourquoi nous sommes allés dénicher la plupart de nos réalisateurs dans l’univers de ce cinéma très particulier plutôt que dans celui de la télévision. Nous avons ainsi travaillé avec Rodrigo Garcia, Jeremy Podeswa, Rose Troche, Lisa Cholodenko qui ont évolué au préalable dans le milieu des films indépendants. Et je pense que leur énergie, de même que cette stimulation qu’ils provoquent, apportent beaucoup à la télévision.
Peut-on savoir, Alan Ball, si les succès d’American Beauty et de Six Feet Under vous mettent la barre toujours plus haut ?
Alan Ball : J’ai l’impression que ça me permet surtout de travailler de plus en plus comme je le souhaite, sur le type de contenu que j’apprécie. Depuis American Beauty, je suis devenu — pour le meilleur ou pour le pire — une sorte de « produit » qui a fait ses preuves. Dans le milieu des médias, les gens ont tendance à vous faire davantage confiance quand vous avez fait vos preuves grâce à un succès critique ou à un succès financier. J’ai donc l’impression d’être chanceux. En tant que scénariste, j’ai l’opportunité d’explorer certains domaines dans lesquels il m’aurait été très difficile de m’aventurer sans ces précédents succès. Et j’ai bien l’intention d’œuvrer de cette manière le plus longtemps possible !
Travaillez-vous sur d’autres projets de films parallèlement à votre activité sur Six Feet Under ?
Alan Ball : Eh bien je continue Six Feet Under, et c’est pour l’instant la seule chose que je puisse faire à fond car il s’agit d’un engagement à plein temps. Mais je suis en train d’écrire certaines choses de mon côté, en vue d’un projet futur, même si cela n’a rien d’officiel. C’est quelque chose de totalement différent de ce que j’ai fait auparavant. J’ai suffisamment traité de la mort pour un bout de temps !
Trouvez-vous qu’il y a plus de liberté à écrire pour la télévision que pour le cinéma ?
Alan Ball : Je n’ai écrit qu’un seul film donc je n’en sais rien... Mais je crois que je serais vite déprimé si je devais écrire pour le cinéma d’Hollywood le genre de choses que j’écris actuellement. On me demanderait : « Combien d’adolescents pourront aller le voir ? », « Mais où sont les effets spéciaux ? », « Comment pourra-t-on l’adapter au format Burger King ? » (Rires). Pour ce qui est des médias, je crois que la télévision — et tout particulièrement HBO — convient nettement mieux aux scénaristes que le cinéma.
Justement, on imaginerait difficilement le ton de Six Feet Under sur de grands networks. Pouvez-vous nous en dire quant à la liberté d’écriture qui vous est offerte par HBO ?
Alan Ball : Je crois qu’il y a là plusieurs niveaux de liberté artistique. Le premier, c’est le côté totalement décomplexé de la chaîne. Il peut y avoir de la nudité, du blasphématoire, des personnages dont la vie sexuelle constitue la majeure partie de l’histoire. Une telle permissivité vous permet d’écrire sans contrainte. En ce qui concerne le deuxième niveau de liberté... Quand HBO m’a soumis l’idée de la série, on m’a dit : « Il faudrait créer une série basée sur la relation que les Américains entretiennent avec la mort ». Aucun network ne s’était risqué à cela, parce que leur principal objectif reste de vendre des produits. Ils s’attendent par conséquent à ce que vous fournissiez l’image d’un monde qui donne envie de vivre, d’être heureux et... de consommer ces produits ! Quand vous ôtez d’une série les éléments servant à vendre, uniquement utiles d’un point de vue promotionnel, le programme en question se met à exister par lui-même au lieu de représenter une vulgaire « machine » à dispenser des messages publicitaires. C’est une énorme liberté. Le troisième niveau est lié au fait que les responsables de HBO respectent les gens qu’ils engagent pour effectuer le travail prévu. Ils ne pensent pas à votre place, ils ne perdent pas leur temps à essayer de prendre le contrôle de ce que vous créez pour le transformer en quelque chose qui ressemblerait à ce qui a déjà connu le succès auparavant. Ce qu’ils veulent, c’est que vous soyez véritablement le créateur d’une nouvelle série. Ils veulent que vous leur communiquiez votre vision des choses, que vous leur fournissiez un matériau intéressant et original. Mon expérience face à des networks commerciaux plus « traditionnels » m’a montré qu’il leur arrive de perdre de l’audience si rapidement que leurs décideurs sont terrorisés par tous les projets un tant soit peu innovants. Il est certes beaucoup plus difficile pour eux de créer quelque chose de nouveau, qui n’a pas encore fait ses preuves et suscite une certaine crainte. Et puis il y a tellement d’argent en jeu... HBO ne se pose pas le même genre de questions sur le plan économique parce que la chaîne dispose de plus grosses sommes à la base, et possède donc les ressources financières suffisantes pour s’offrir la liberté de créer de nouveaux programmes novateurs et originaux.
Alan Poul : Je voudrais simplement ajouter que HBO n’a jamais commandé une série dramatique pour une seule et unique saison. Le PDG de la chaîne estime qu’une série vraiment audacieuse et originale a besoin d’au moins deux saisons pour trouver son public. Dans le cas de Six Feet Under par exemple, bien que la série ait connu le succès dès son lancement aux États-Unis, HBO l’a renouvelée pour une deuxième saison avant même que la première ait été diffusée parce que ses responsables avaient confiance. Il est clair que sur un autre network, un tel raisonnement serait complètement impossible financièrement parlant. Si une série ne fait pas ses preuves auprès du public au bout de trois ou quatre épisodes, et même si les critiques l’apprécient, ils doivent la retirer de la grille des programmes. Heureusement, HBO fonde sa stratégie sur la qualité et non sur les réactions immédiates [4].
Alan Ball, vous-même avez perdu des membres de votre famille. Comment vous êtes-vous placé par rapport à cette expérience personnelle pour travailler sur la série ? Et comment avez-vous réussi à dépasser la douleur associée au deuil ?
Alan Ball : Il y a deux citations célèbres de C.S. Lewis. La première est tirée de son livre Apprendre la mort (A Grief Observed) : « Personne ne m’a jamais dit que le sentiment de deuil ressemblait autant à la peur ». La seconde dit en substance que la seule façon de sortir d’un deuil, c’est de l’affronter. En ce qui me concerne, j’ai perdu ma sœur quand j’étais très jeune et j’ai aussi perdu mon père. Beaucoup de ces éléments se retrouvent dans le pilote. Ma sœur a été tuée dans un accident de voiture, de manière très brutale, très soudaine, très inattendue. Cela a changé la vie de chacun. Le lien avec la façon dont Nate perd son père est clair. Je crois que tout au long des quatre saisons, j’ai pu exorciser une petite partie de ma peur de la mort en admettant son existence et le fait qu’elle soit prête à frapper chacun d’entre nous. Non pas que je n’en aie plus peur ou que je sois complètement à l’aise avec cette idée, mais je suis nettement plus conscient de son existence et je l’accepte de manière naturelle. Travailler sur la série m’a permis de m’ouvrir moi-même et de vivre de manière plus intense, aussi surprenant que cela puisse paraître. Je crois que c’est en cela que consiste le deuil. Vous savez, quand vous perdez quelqu’un ou quelque chose qui vous est proche, vous perdez une partie de vous-même et vous avez l’impression de ne plus pouvoir continuer. Mais ce sont précisément ces sentiments qui vous permettent d’avancer. Au contraire, si vous vous interdisez un tel ressenti, vous restez bloqué. C’est précisément ce dont traite la série. Pas simplement de gens qui ont affaire à la mort, mais de gens qui traversent différentes périodes de leur existence avec tout ce que cela comprend : relations personnelles, familiales, études, travail ou autres. Dans la vie, il est crucial de laisser certaines choses derrière soi et de savoir leur dire adieu, car cela vous permet d’aller de l’avant.
Au final, comment imaginez-vous vos propres funérailles ?
Alan Ball : Je préférerais être incinéré et que tout le monde fasse la fête. Je n’ai pas besoin que mon corps soit préservé et qu’il prenne de la place !
Alan Poul : Je crois que la plupart des gens qui travaillent sur la série choisiraient l’incinération...
[1] L’expression « Jump the shark » a fait son apparition dans le milieu de la télévision en référence à la tournure déconcertante que prenait la série Happy Days à partir de l’épisode Hollywood de la saison 5, quand Fonzie se mettait à sauter au-dessus d’un requin en ski nautique ! À ce sujet, l’amusant site web http://www.jumptheshark.com invite les visiteurs à voter pour estimer à quel moment chaque série a mal tourné...
[2] Un accord dûment respecté puisque la série s’est arrêtée au bout de cinq saisons, comme l’ont souhaité Alan Ball et Alan Poul.
[3] J.K. Rowling, la créatrice d’Harry Potter, a sorti les quatre premiers tomes de son récit d’aventures à raison d’un tome par an, avant un ralentissement de sa production dû aux impératifs de la célébrité.
[4] Même si cela ne contredit en rien cette analyse, il est tout de même à noter que HBO a mis un terme aux séries La Caravane de l’étrange et Rome au bout de seulement deux saisons malgré des critiques plutôt favorables, ce qui n’entre guère dans les habitudes de la célèbre chaîne câblée.