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Février 2008 >
Lucky
Par Benjamin Campion
« Aujourd’hui, tu gagnes. » Championnat professionnel de poker de Las Vegas, dernier tour. Le prix à emporter : 1 million de dollars. Entre en scène tel un boxeur surchauffé par la foule le meilleur joueur du coin : Michael Linkletter, alias « Lucky » (« M. Chance »).
Une affiche promotionnelle de la série.
Il dévoile ses cartes et... s’envole au paradis ! Riche, célèbre, marié à une charmante créature, Lucky concrétise tous ses rêves. Mais il ne décroche pas pour autant. « Demain, tu perds. » L’argent lui brûle les doigts, son épouse Sarah quitte la terre des vivants... Lucky décide alors d’arrêter les frais. Trop tard ? Peut-être pas. Jusqu’à en perdre haleine dans les travées de Las Vegas, son « nid d’humour » — et il en faut pour ne pas craquer ! —, Lucky court après les billets verts tamponnés du vénéré « $ ». Ses amis — il en faut aussi pour ne pas craquer — Vinny et Mutha l’aident à rembourser un insaisissable ex-taulard nommé Joey Legs, ainsi que les parents rancuniers de Sarah et Dieu sait encore quel vautour... Lors d’une réunion des « Accros Anonymes au Jeu », Lucky fait toutefois la connaissance d’une autre joueuse compulsive : Theresa McWatt, en qui il noie son malheur (à moins que ce ne soit l’inverse ?).
Las Vegas a toujours la pêche ! Loin de l’atmosphère mortifère des Experts en criminologie, Lucky préfère lorgner du côté des casses et des coups de poker des Joueurs ou d’Ocean’s Eleven. Comme John Dahl et Steven Soderbergh (les réalisateurs de ces films dont une majeure partie de l’intrigue se tient autour de tables de jeu), les frères Cullen — nourris aux histoires de crimes à la petite semaine et de mafias organisées — baignent sans se faire prier leur bébé dans le vitriol, superposant leur « M. Chance » (un surnom qui ne manque pas d’ironie) à Tony Soprano. L’anti-héros (sur)vit au jour le jour, en quête perpétuelle d’un plan B (ou C si le plan B venait à capoter !) et rêvant paradoxalement d’un équilibre de vie loin de ces foutus casinos. Ah, les casinos ! L’appel enivrant de leurs enseignes lumineuses, la vague de chaleur qui vous envahit lorsque vous les pénétrez, les hôtesses affriolantes, la vague de chaleur qui vous envahit lorsque vous les... Bref, Lucky se laisse porter par toutes ces balises rassurantes d’une existence qu’il a la sensation de maîtriser, aussi bordélique se révèle-t-elle d’un point de vue extérieur. Sous des dehors euphorisants, la dépendance (au jeu, au sexe, à l’amour) offre à la série sa veine sombre, la face cachée d’une comédie mille fois plus heurtée qu’il n’y paraît. Entraînées par une bande-son « funky », les roulettes prennent un accent russe et les cartes de poker la couleur noire des mauvais présages.
Aux côtés de ses deux acolytes — ô combien comiques —, Vinny Sticarelli (un colosse aux pieds d’argile) et Mutha Legendre (peau d’ébène et cœur d’or), entouré de son alter-ego Theresa « Sur la brèche » McWatt (Ever Carradine, dont le personnage naïf et surfait qu’elle incarnait dans Once and Again gagne ici en complexité) et du paranoïaque gangster Joey Leggs (Dan Hedaya, dont la carrière prolifique compte des participations à Sang pour sang, La Famille Adams, The Usual Suspects, Prête à tout, Nixon, Mulholland Drive, etc.), sans oublier le junkie Danny Martin (Kevin Breznahan, remarqué dans Les Survivants), John Corbett prête son auto-dérision, son charme ravageur et son charisme naturel au mal nommé Lucky et confirme ainsi ses belles dispositions entrevues dans Bienvenue en Alaska et Sex and the City. Un mec bien, parfois violent et en panne de volonté, mais toujours prêt à vous faire une fleur. « J’te rembourserai tout, mec ! », tel est le leitmotiv qu’emploient ses partenaires de galère pour lui assurer qu’ils lui rendront son fric dès qu’ils se seront « refaits ». Lucky, pour sa part, s’en sortira plus tôt que prévu puisque la chaîne du câble FX (sortie d’un relatif anonymat grâce au succès inattendu de The Shield) l’expulsera de la table de jeu au terme de sa première année de compétition. Direction : le panthéon des séries inachevées...
Comédie noire américaine, 2003, 13 épisodes de 23 min (1 saison). Créée par Mark et Robb Cullen. Producteurs exécutifs : Mark Cullen, Robb Cullen. Avec John Corbett (Michael « Lucky » Linkletter), Kevin Breznahan (Danny Martin), Ever Carradine (Theresa McWatt), Dan Hedaya (Joey Legs), Billy Gardell (Vinny Sticarelli), Craig Robinson (Mutha Legendre). Diffusée aux États-Unis sur FX, en France sur Paris Première.